Article d'Erik Pigani. Psychologies Magazine. Mai 2011

 

Résoudre un problème psychosomatique avec l’art-thérapie

 

Lucas a 14 ans. Il se plaint fréquemment d’un sentiment

d’angoisse, et d’une boule dans l’estomac qui apparaît à différents moments de la journée. Les examens médicaux n’ont rien donné. Son père, inquiet de ses accès de colère de plus en plus fréquents, lui propose du consulter une art-thérapeute.

 

« Au début de sa première séance, Lucas m’a parlé très facilement de sa situation familiale, et semblait plein d’énergie à partir du moment où il a commencé à vider son sac… » explique Angela Evers, art-thérapeute, artiste-peintre et auteur du Grand livre de l’art-thérapie1. Lorsqu’il avait sept ans, ses parents ont divorcé, et il vécu avec sa mère, ne voyant son père que le week-end. Mais quatre ans plus tard, la mère a confié Lucas au père, pour aller vivre avec son nouveau compagnon à l’autre bout de la France. Au fil de la discussion la thérapeute comprend rapidement que, à défaut de s’autoriser d’être triste, le jeune garçon exprime son sentiment d’abandon par ses colères, et qu’il n’y a plus de réelle communication entre lui et sa mère, même si elle l’appelle souvent.

« A un moment donné, il m’a demandé combien de temps cette boule dans l’estomac allait durer. Je lui ai proposé qu’on examine de plus près ce qui lui faisait mal. J’ai alors posé une motte d’argile sur la table. Avec l’ambivalence digne d’un adolescent, à la fois content qu’on s’occupe de lui et honteux de se découvrir devant un adulte, il a modelé une boule de la grosseur d’une orange. » La thérapeute demande ensuite à Lucas, qui se prête avec amusement au jeu, d’écrire les problèmes que lui pose cette boule sur une grande feuille de dessin. « En art-thérapie, nous pouvons utiliser plusieurs médiums : peinture, dessin, collage, théâtre, danse, musique et voix, mime, marionnettes, exercices de créativité, et même la cuisine et le jardinage, poursuit Angela Evers. Ici, le modelage me paraissait évident. L’art-thérapie est un processus de transformation intérieure par le biais d’une création, et c’est qui caractérise notre méthode : elle met en jeu un processus créatif, une mise en mouvement de l’esprit et du corps. Ce qui permet, comme la psychanalyse, de travailler sur l’insu, c’est-à-dire l’inconscient, et donc de faire émerger l’indicible, d’entrer en contact avec nos véritables émotions, de les identifier, de les nommer. »

Angela Evers propose alors à Lucas de décortiquer sa boule pour voir ce qu’elle contient. Il fait huit morceaux de taille différente, les malaxe un certain temps avant de les poser sur la table. Puis, il doit écrire le mot qui correspond le plus au ressenti qu’il attribue à chaque morceau. Peur et tristesse qualifient les plus importants. Puis colère, appréhension, stress, solitude, motivation, espoir, ambition. « Il a ensuite dû commenter chacun de ces termes. Comme il parlait avec aisance, il a pu évoquer sa famille “défaite”, sa mère partie, la pression scolaire, ses profs… En regardant son étrange assemblage de morceaux de terre, il a dit : “Ce n’est pas très beau”. Une séance d’art-thérapie n’est pas un atelier de peinture, de danse ou de musique. C’est un lieu où on peut s’exprimer en toute “inconscience”. Aussi, je lui ai répondu que beau ou pas beau n’avait aucune importance, mais que sa création lui permettait de donner une forme concrète à ses sentiments confus, de nommer sa douleur. » La thérapeute lui propose de mettre sa main sur son plexus lorsqu’il a mal et d’écouter cette douleur plutôt que de vouloir s’en débarrasser. « Au début de la deuxième séance, Lucas m’a dit qu’il n’avait presque plus ressenti cette boule, sauf au moment du coucher. Nous avons fait six séances, toujours à partir du modelage et de l’écriture, pendant lesquelles nous avons abordé sa place dans la famille, le sentiment d’abandon et la perte de complicité avec sa mère, le fait qu’il ne se soit jamais autorisé à pleurer et ai dû grandir trop vite… Et nous avons enfin pu parler des morceaux d’argile qui portaient les qualificatifs de ambition, projet, aventure. Au terme des six semaines, la boule était partie, et Lucas s’est rendu compte qu’il pouvait choisir de s’engager dans une nouvelle vie, plus autonome. »

 

                                                                                                                    

 

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